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STRATÉGIE D’UNE PROPHÉTIE
L’idée selon laquelle : «
la guerre n’est que le prolongement de la politique par
d’autres moyens » est universellement admise
[1]. Mais,
bien avant Clausewitz, Jeanne d’Arc annonce le
prolongement de la politique par d’autres moyens encore,
ceux de la Prophétie.
Présence de Jeanne d’Arc
Philippe Contamine s’exprimant devant l’Académie des
Sciences morales et politiques en décrit ainsi la
personnalité [2] :
« Sa figure et son souvenir n’ont cessé d’intéresser,
d’intriguer et de fasciner non seulement les historiens
mais aussi les poètes et les dramaturges, les peintres,
les sculpteurs, les musiciens, les cinéastes, les
politiques ; en sorte que son image, – vénérée, admirée,
critiquée, contestée, raillée – est demeurée présente
jusqu’à nos jours, non seulement en France mais aussi
dans une grande partie du Monde [3].»
Pour faire comprendre la surprenante force morale de
Jeanne d’Arc face à ses juges, Philippe Contamine fait
appel à George Sand qui s’appuie sur sa connaissance du
monde rural pour expliquer comment Jeanne a formé sa
conscience par la méditation : « Le paysan n’a d’autre
histoire que la tradition et la légende. Son cerveau
n’est pas semblable à celui de l’habitant originaire des
cités. Il a la faculté de transmettre à ses sens la
perception des objets de sa croyance, de sa rêverie ou
de sa méditation. C’est ainsi que Jeanne d’Arc entendait
bien réellement les voix célestes qui lui parlaient...»
Mais l’historien, qui ne veut s’en remettre à
l’écrivain, fait un triple aveu :
« Je ne crois pas que l’on puisse comprendre Jeanne
d’Arc, dans son action et avec le rayonnement qui
émanait d’elle si l’on oublie qu’elle était vue ou
plutôt qu’elle se voyait elle-même comme une prophétesse
(...).
« Je ne crois pas que l’on puisse comprendre Jeanne
d’Arc si l’on oublie que le royaume de France était
alors réputé le saint royaume de France (comme on
parlait du Saint Empire) ; que ses rois - les rois très
chrétiens- étaient perçus comme protégés par le Ciel,
bénéficiant, de sa part, d’une bienveillance
spéciale (...)
« Je ne crois pas que l’on puisse comprendre
l’acceptation par Charles VII et ses conseillers, quel
que soit leur réalisme politique du moment, de la
mission dont Jeanne d’Arc se disait porteuse si l’on
omet l’angoisse religieuse, eu égard à la « grande pitié
du royaume », dans laquelle beaucoup vivaient. »
Retour sur l’Histoire
Dès 1054 et pendant trois siècles, ceux qui allaient
former la France et ceux qui allaient former
l’Angleterre, s’opposent en d’interminables conflits
féodaux qui s’expliquent essentiellement par
l’importance des possessions de l’État Plantagenêt en
terre française. Puis, en 1337, Edouard III
d’Angleterre, petit-fils de Philippe-le-Bel par sa mère,
revendique la couronne de France. S’en-suivent des
batailles rangées d’un pays contre l’autre, que, par
commodité, on appelle la guerre de Cent Ans au cours de
laquelle s’accumulent les défaites françaises.
Si bien qu’en mai 1420, la France est divisée en trois :
une partie occupée par les Anglais, une partie dominée
par leur allié le duc de Bourgogne, et la troisième,
fidèle au Dauphin Charles. Telles sont les conséquences
du traité de Troyes signé, cette année-là, entre Charles
VI roi de France et Henry V roi d’Angleterre : les deux
monarchies d’Angleterre et de France se trouvent réunies
sous une seule couronne, l’anglaise.
Mais, en 1422, Henri V meurt en août, suivi de Charles
VI en octobre. La France a deux rois ; Henri VI âgé de
quelques mois – aussitôt proclamé roi de France et
d’Angleterre – et le dauphin Charles qui, réfugié à
Bourges depuis 1418, prend le nom de Charles VII ; quoi
qu’il en soit, ni l’un ni l’autre ne sont sacrés roi de
France.
En mai 1429, Jeanne d’Arc fait irruption dans l’Histoire
et ne met que neuf jours pour libérer Orléans prête à
capituler puis deux mois pour faire sacrer Charles VII à
Reims. Elle rend ainsi caduc le traité de Troyes.
Jeanne d’Arc et ses “disciples”
Au XVe siècle, trois femmes, trois jeunes femmes,
influencent le destin du royaume : Jeanne d’Arc, Anne et
Jeanne de France, filles de Louis XI.
Au moment de sa rencontre avec Charles VII à Chinon,
Jeanne d’Arc a 17 ans. En 1483, Anne de France en a 22
lorsqu’elle décide de réunir les États généraux ; en
1476, Jeanne n’en avait que 12, lors de son mariage
décidé par Louis XI.
Une fille de la terre, ne sachant ni lire ni écrire,
mais capable de monter à cheval et de conduire une armée
; femme de prière et de méditation se nommant,
elle-même, Fille Dieu : Jeanne d’Arc.
Une fille de roi, rompue aux brutalités de la politique
comme aux finesses de la diplomatie qu’elle sert avec
une volonté de fer : Anne de France.
Une autre fille de roi, sa sœur, malingre et difforme
qui demeure silencieusement fidèle à sa conscience face
au parjure de son mari, une Antigone chrétienne : Jeanne
de France.
Au théâtre de l’histoire il arrive que les femmes ne
soient pas ombres légères.
La vie de Jeanne d’Arc est aussi exemplaire que
déroutante : paraissant venue d’un autre monde, elle est
dans l’Histoire car elle en infléchit le cours, mais
hors de l’Histoire puisque l’intervention divine ne peut
être prise en compte par l’historien.
Anne de France, dominant les “princes du sang” et autres
grands féodaux, s’impose à la tête d’un royaume où la
loi salique exclut du pouvoir les filles de roi. Elle
poursuit la politique de Charles VII et Louis XI avec un
courage et une vision stratégique exceptionnels.
Jeanne de France, refusant de transgresser les règles de
conscience qu’elle s’est fixées et soumise par son père
à la raison d’État s’inscrit, elle aussi, dans la
prophétie johannique. A l’image de Jeanne d’Arc, dans
l’humilité de sa vie quotidienne, elle fait preuve d’une
admirable force morale.
Deux sont canonisées ; Jeanne d’Arc en 1920, Jeanne de
France en 1950. Anne de France demeure présente grâce au
triptyque du Maître de Moulins [4].
Une autre politique
Prêter – au XXIe siècle – attention à un prophète
n’est-ce pas naïveté ? Anachronisme ? Et peut-on aller
jusqu’à prétendre que Jeanne d’Arc se situe dans la
tradition de la Bible hébraïque ?
Un prophète, au sens biblique, est le révélateur d’une
parole qui lui vient d’ailleurs. Il l’utilise comme un
appel déclenchant une action. Cette parole n’est pas
celle d’un pouvoir mais celle d’une autorité qui
persuade sans chercher à imposer. Le prophète témoigne
de la présence de Dieu et, plus précisément, du projet
qu’il estime être celui de Dieu lui-même.
Or Jeanne d’Arc est bien l’inspiratrice, pour le royaume
français, d’une exceptionnelle continuité politique. La
Lettre aux Anglais et la relation du procès en
condamnation rapportent les trois promesses qu’elle a
faites, guidées par les voix. Elle authentifie sa
mission en délivrant Orléans, puis conduit Charles VII –
reconnu comme véritable dauphin – se faire sacrer à
Reims ; enfin, elle prophétise l’indépendance du
royaume. Si un prophète annonce il ne réalise pas ;
lorsque les temps arrivent, d’autres accomplissent et,
pour reprendre le mot de Pascal, dévoilent « le
spirituel sous le charnel ». Pour être menée à son
terme, la trilogie johannique – signe, geste et
prophétie – bénéficie, durant soixante-dix ans
(1429-1498), d’une continuité inattendue en ce royaume :
de Jeanne d’Arc à ces bâtisseurs que furent Charles VII
(après le bûcher ...) et Louis XI puis à ses “disciples”
que furent Anne et Jeanne de France.
Si l’épopée de Jeanne d’Arc n’a duré que deux ans, – un
de combats, un de prison – elle prouve néanmoins que
seule la force morale permet de lutter efficacement
contre la tendance naturelle des choses à aller vers le
pire et que la politique ne doit pas être inspirée par
la violence [5].
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